02 août 2015

L'organisation de la vie

Au moment où il sortait du champ visuel d’Evremont, deux personnages y entrèrent, pour venir occuper la table à sa gauche. La femme s’octroya la banquette qui faisait face à la salle. Elle devait avoir passé quarante ans et ne pas le supporter très bien, à en juger par le décalage qui frappa Evremont, entre son sourire trop volontairement épanoui et la petite lueur désemparée qui faisait vaciller son regard lorsqu’elle pensait que personne ne l’observait, ce qui devait être le cas en ce moment.  Elle était vêtue d’un tailleur vert un peu voyant, et ses cheveux châtains étaient artistement décoiffés. Le jeune homme qui l’accompagnait s’étant assis à côté d’Evremont, celui-ci, faute d’oser tourner la tête, ne pouvait voir à quoi il ressemblait. Tout ce qu’il en pouvait dire est qu’il ne devait pas avoir 25 ans, ou alors de la veille.

– Pour ce qui est d’organiser mes différents champs d’activités, je crois pouvoir dire que je suis arrivée au top, disait la femme, en repoussant une mèche folâtre de ses longs doigts maigres, presque décharnés. Quand j’ai commencé à bloguer et que c’est devenu mon mode d’expression privilégié, celui où je me sentais vraiment moi, par lequel je pouvais enfin me réapproprier pleinement ma vie, je me suis tout de suite dit que mon épanouissement personnel ne devait pas se faire au détriment des liens extraordinaires que j’ai su tisser avec mes trois bouts de chou – surtout avec mon aînée, Clématite : elle a onze ans mais sa maturité me scotche littéralement. Bref, il fallait gérer au plus près du quotidien mes différentes plateformes, si je voulais travailler en profondeur toutes mes facettes. On boit quoi, au fait ? Il est où, d’ailleurs, le garçon ? C’est quand même incroyable, ça, qu’on n’arrive pas à se faire servir ! Bref, entre mes différents blogs et mes petits bouts, je suis devenue une digital mother ultra-performante !

– Victoire, vous êtes une femme étonnante… murmura son vis-à-vis, avec une admiration si poussée qu’Evremont ne parvint pas à décider si elle était ironique ou non. 

Pour tenter de dissimuler la satisfaction ressentie sous le compliment, Victoire offrit à sa vanité un repeint de modestie :

– Mais non, mon petit Morvan, je vous assure ! Je suis une femme comme toutes les autres ! Avec mes joies, mes peines… mes grands chagrins, que j’essaie d’ensevelir en moi, et mes petits bonheurs, que je cultive en secret. Mon seul mérite, c’est de toujours voir le bon côté des choses, d’être à fond dans la vie, de positiver même quand j’aurais envie de me laisser aller… (Elle prit un petit air rêveur.) Dans ces cas-là, je pense à mes petits bouts et aux lectrices de mes blogs. Et je me dis que, pour eux, pour elles, je me dois de tenir bon, de leur montrer qu’on peut ne pas flancher et repartir, même quand on se sent un peu down.

– Comme votre mari doit être fier de vous ! s’extasia Morvan, faisant aussitôt disparaître le petit sourire complaisant de la digital mother.

– Oh, lui… soupira-t-elle, avec un geste de sa main outrebaguée, qui semblait renvoyer dans les limbes cet inessentiel personnage. Je l’aime, hein ? là n’est pas la question. Je suis de celles qui pensent qu’on ne peut pas vivre sans amour, vivre au sens le plus fort, le plus intense, le seul qui m’intéresse, finalement. Bref, même si je continue à l’aimer, même si, surtout, je respecte en lui le père de mes kids, il faut reconnaître qu’en dehors de son travail, il ne s’implique pas vraiment dans la dynamique familiale que je m’efforce de créer. Il fait des efforts pour m’écouter quand j’essaie de communiquer sur mes passions, comme par exemple le pilates, que je me suis remise à pratiquer le mois dernier – ça me fait un bien dingue, j’ai l’impression de me recentrer sur moi-même, de découvrir de nouvelles potentialités, aussi bien de mon corps que de mon mental… Bref, il m’écoute, ça d’accord, il pose même quelques questions, mais je vois bien que, fondamentalement, il n’est pas à l’écoute ; vous saisissez la nuance ? C’est comme avec les kids : en dehors de s’occuper de leurs devoirs, de préparer leur dîner, de prendre en charge leurs trajets scolaires et de les emmener au sport le mercredi et le samedi, on sent bien qu’ils n’existent pas vraiment à ses yeux, qu’ils ne sont pas du tout sa top priorité comme ils peuvent l’être pour moi. Il est incapable d’avoir un contact fusionnel comme celui que j’ai avec ma Clématite, par exemple. Bref, il est un peu en situation de handicap, sur le plan paternel je veux dire, pour tout ce qui touche aux affects. Il n’est jamais complètement dans le ressenti, et je crois bien qu’il…

Le pic d’exaspération fut atteint par Evremont au moment où Jonathan revenait prendre sa place, suivi par Omar portant un plateau sur une seule main et le poids du monde sur les deux épaules. Il se leva sans laisser à l’autre le temps de s’asseoir :

– Et si on émigrait vers la léproserie ? proposa-t-il en désignant de la main la terrasse aux fumeurs. J’ai vraiment besoin d’une cigarette. 



Hé ! T'as vu çà ? J'ai réussi à m'introduire dans l'ordinateur du vieux et à lui piquer un extrait de son roman. 

31 juillet 2015

Les copains blogueurs sont extraordinaires !

Certes, le titre de mon billet est neuneu et je le fais en mode tarlouze pleureuse homophobe, ce qui est un comble. La fin juillet est toujours pour moi difficile pour deux raisons. 

La première est que je suis toujours fatigué, effroyablement, en cette période car je ne prends jamais de vacances sauf en août et à Noël. Sept mois sans pause...

La deuxième est que toutes les merdes m'arrivent fin juillet. Véridique. Le hasard. 

Toujours est-il que j'ai un tas de copains blogueurs. Des copains de la vraie vie, hein ! Il y en a même des que je connaissais avant l'existence d'Internet. Surtout Gaël et Jacques. Voire Gilles qui est sur le web depuis deux ou trois mois. Et j'ai rencontré un tas d'andouilles depuis, la plupart à la Comète. Sacs compter ceux que je suis allé voir. 

Bref, je connais un tas de gens grâce aux blogs. Je me suis fâché avec un tas de types pour des raisons idiotes mais je suis content d'être fâché, ça m'évite de fréquenter des cons. 

Les autres sont formidables. 

Je suis en vacances ce soir et j'espère en rencontrer un paquet cet été. 

28 juillet 2015

Bon anniversaire à ta grosse

Ceci est un message personnel pour Didier Goux mais je n'ai pas son 06 (lui non plus, d'ailleurs). Un truc qu'il ne faut pas qu'il oublie s'il veut éviter la soupe à la grimace et l'hôtel du cul tourné. 

27 juillet 2015

Coucou bis

Mon père est mort un 26 juillet. Un pote le 27 en 1996, plus ou moins par ma faute. Mon copain, notre copain blogueur, le Coucou, le 27 juillet 2011. Chaque année, depuis (2011, andouille), je fais un billet qui se retrouve plus ou moins émouvant parce que j'ai plein de choses sur le cœur. Du coup, les copains se méprennent sur mes intentions et mon état d'esprit. Je ponds mon billet et vais au bistro rigoler avec les copains vivants. J'ai été triste aux époques en question mais j'ai toujours su relativiser. Mon père, par exemple, a été malade d'un cancer pendant deux ans. Chimio, radio, impossibilité de manger autre chose que de la purée, et encore. Les souvenirs que j'ai sont affreux. Le Coucou, quant à lui, était dans un état lamentable depuis la mort de sa femme, six mois avant. Quant à mon autre pote, il était cardiaque et le savait. Il est mort en faisant ce qu'il aimait. Pour moi. Par amitié, il m'avait aidé dans un centre de vacances que je dirigeais. En ramassant le matériel à la fin fin, alors que l'orage arrivait, coup de pression. Couic. 

Bref. Les copains sont effroyablement gentils. Merci à eux. Mais je vais bien. Une vague mélancolie, peut-être. Le plus drôle est peut-être que seul le gros Goux le comprend et se fout de ma gueule. 

Toujours est-il que j'aime bien parfois me transformer en immonde enflure. Cette année, il y a 4 ou 5 potes qui m'ont parlé de son dernier billet en disant qu'il était très beau et tout ça. Pour ma part, je ne l'ai relu qu'une seule fois. Il était à chier, en fait. On le trouve beau parce qu'il est mort juste après. Il s'est suicidé. Il envoyait un message à sa femme, Marcelle. Il allait la rejoindre. On le comprend après. Le texte, sans cette condition, n'a aucun intérêt. 

On aimait tous le Coucou parce qu'il était drôle, souvent, émouvant, parfois. Gentil toujours. Je l'aimais particulièrement parce que j'étais le seul blogueur à le connaître dans la vraie vie, qu'il me prenait un peu comme son fils, qu'il a jamais eu même s'il considérait les enfants de Marcelle comme les siens, que je ne concevais plus de vacances sans aller chez lui. 

Alors il nous regarde de là-haut. Et doit pester de ce que la gauche a fait. Il a rejoint Marcelle. Plutôt il a quitté la vie sans elle qu'il ne supportait plus. 

Et moi, j'aime bien tirer des larmes à mes lecteurs. Désolé si mon billet d'hier n'était pas explicite. 

Cela fait deux billets de suite que je dis du bien de Didier Goux. Après tout, lui aussi sans enfant avec une épouse qui en a eus en pagaille dans une autre vie. Je m'en excuse. Je suis obligé de l'insulter avant qu'il ne me fasse un procès. Je cherche. Ah oui ! Il est encore plus con que les commentateurs de son blog et l'ensemble des blogueurs gauchistes réunis. 

Sauf le Coucou. 

Désolé, les gens ! J'ai une déprime annuelle. Sans compter qu'aujourd'hui ca caille et que je suis parti sans ma veste. 


26 juillet 2015

Coucou !

Quatre ans demain que le coucou est mort. Je n'oublierai jamais cette discussion par mail où il me suppliait d'utiliser l'influence de mon blog politique pour envoyer des lecteurs vers le blog dans lequel il évoquait son épouse, morte en janvier. Il me suppliait. Je rigolais (poliment, comprenant sa peine). J'essayais de lui faire comprendre que malgré mon "influence de number one", je ne pourrais pas lui envoyer plus d'une centaine de visiteurs. Tout cela est dérisoire et il se lamentait sur son faible nombre de visiteurs. Il était 18h30. Je lui envoyais un mail pour lui dire que je ne pouvais rien faire mais que j'étais en congés deux jours après et que j'allais le voir.

Le lendemain matin, je recevais un appel de son fils. Jean-Louis s'était pendu. Vingt minutes après mon dernier message. 

J'étais perdu. J'ai appelé Trub puis j'ai annoncé la nouvelle dans le groupe de discussion des leftblogs. Un imbécile, Rimbus, a demandé de quoi il était mort. Comme si ce n'était pas évident. Comme si ce n'était pas évident que je ne pouvais rien dire. 

Ces cons de copains (que j'aime évidemment !) m'ont demandé ensuite ce qu'ils pouvaient faire pour la famille, pour les fleurs,... Sans me demander ce qu'ils pouvaient faire pour moi. Sans penser que je pouvais être plus affecté que cela. La routine, quoi ! Un copain est mort. 

Les hommages ont commencé à fleurir sur la toile et je remercie tout le monde. Personne n'a pensé que j'étais le seul à avoir l'accès à son blog. Tiens ! Je vais me suicider maintenant pour faire chier Romain et Gaël à qui j'ai donné les clés. 

Seul Didier Goux a fait un billet intelligent. Comme quoi. Le thème était :

J'espère qu'il s'est suicidé. 

On était peu à avoir la réponse. 


Bicêtre

24 juillet 2015

La caravane pliante à 1800 euros

"Bon. C'est pas tout ça, je n'ai toujours pas vendu ma caravane." nous dit le chef à 19h. "Tu as une caravane alors que tu as pas le permis ?" lui réponds-je. 

Un type a mis une annonce sur le bon coin pour vendre une caravane 1800 euros ce qui semble très raisonnable. Il a mis le numéro de téléphone portable professionnel de mon directeur qui a reçu 3 ou 4 appels à ce sujet dont un assez tard hier soir. Évidemment, quand vous êtes directeur et que vous recevez un appel très tard le soir, vous vous attendez à une catastrophe majeure, du genre l'arrêt de tous les serveurs qui fout la merde pour des millions de clients et que Twitter commence à se foutre de votre gueule. Sueurs froides. Il décroche : "allo" "oui, c'est pour la caravane". 

Quand il nous a raconté ça, on était pliés de rire. 

Au dernier appel, il a demandé des précisions au type qui lui a donné l'heure de l'annonce et il l'a retrouvée sur internet. Ce n'était pas son numéro (on suppose que le vendeur a vu son erreur et corrigé). 

Ce soir, donc, il nous raconte cela. Vendredi soir obligé, l'ambiance est détendue et on traite le sujet comme si on avait un incident au boulot en rigolant. Je prends mon iPhone (il n'a pas de smartphone et nous n'avons pas accès au site en question du bureau). Je trouve l'annonce (avec beaucoup de mal, y a au moins 600 annonces dans la rubrique caravaning par jour -je suppose que la période est propice- mais j'avais l'heure de l'annonce). 

Je vois le numéro du gars (le directeur l'a appelé, avec le téléphone fixe d'un collègue déjà parti... On est joueurs jusqu'au bout, j'imagine le message sur le répondeur quand l'andouille qui n'a pas répondu le rappellera). Le numéro n'a aucun rapport avec le sien à part les deux premiers chiffres (06 !) et le dernier (6, mais on s'en fout). 

On a imaginé qu'il puisse s'agir d'une farce vu que ce n'est visiblement pas une faute de frappe. L'avenir nous le dira peut-être. Mais c'est bizarre. 

C'est alors qu'il a reçu un nouvel appel pour le même sujet avec la sueur froide qui va avec : un appel à 19h30. Mon dieu ! TF1 se proposerait à diffuser un sujet sur nos serveurs en panne ? 

Non. Le type avait imprimé l'annonce hier soir. 

21 juillet 2015

De rien ! Merci.

Les aléas des travaux à La Défense font que j'arrive à mon bistro par un escalier ce qui fait que j'ai une vue plongeante sur la terrasse. Si vous ne comprenez rien à ce billet, vous n'avez qu'à picoler dans les mêmes rades que moi.

Toujours est-il que j'étais surpris par le note de gens qui buvaient seuls en terrasse. Moi, quand je bois seul, c'est au comptoir. 

Alors je me suis arrêté sur les marches. Il y avait une dame qui savourait une anisette et un type qui buvait une bière d'abbaye. Ils boivent ce qu'ils veulent. Je m'en fous. Mais à 20h, je ne vais pas seul en terrasse. Je vais au comptoir ou je rentre chez moi. 

Tristesse de la solitude. 

18 juillet 2015

Le retour de Johnny !

Sur les marches entre la Comète et Leclerc, on a quelques SDF qui portent mal leur nom vu qu'ils semblent habiter là. J'aime bien Laurent, en particulier, qui semblait être le dernier des Mohicans. Plus précisément, c'est le seul que nous connaissions toujours, les autres crevures répondants plus aux aléas. 

Simon a été un héros de mon blog. Pendant des années ils se saoulait à la Comete, le soir, pendant qu'en journée, il faisait la collecte dans le métro. A l'époque, il gagnait en moyennes 200 francs par jour et se foutait de notre gueule en bois voyant fatigués après le travail. Deux fois par, ils faisait la manche pour avoir des sous pour payer l'enterrement de sa femme. Il n'a jamais eu un franc de part ! Par contre, il a eu des verres de ma part les mauvais jours et m'a payé à boire quand il avait des revenus. 

Et il y avait Johnny. Un affreux lascar, insultant les gens qui sortaient de Leclerc plus méchamment que moi qui insulte les passants dans Facebook. 

Il y a un peu moins d'un an, il a disparu. Lairent n'avait aucune nouvelle. J'avais donc contacté des copains à la mairie pour qu'ils se renseignent auprès des services sociaux. J'avais eu une réponse. Très évasive. Genre : il est parti errer ailleurs. 

Vers 14h, il est passé devant la Comète. Près d'un an après. Je l'ai salué et il est venu me voir. Et m'a expliqué (cancer, chimio,...). 

Il est de retour dans le quartier. Laurent ne sera plus seul.